Aveugle et dirigeant d’une entreprise numérique

Croyez-moi, la cécité a des vertus ! Notamment parce qu’elle permet au mal-voyant et au non-voyant de profiter d’un développement hypertrophié de certains autres sens.

Quasiment aveugle, je dirige une entreprise spécialisée dans le digital. Le handicap m’empêche-t-il d’être efficace et pertinent dans la conduite de cette entreprise ?

Il me semble que non ! Je suis né atteint d’une malade de la rétine, clairement identifiée et dénommée dystrophie depuis la fin des années 90 seulement. Cette pathologie m’offre une acuité visuelle inférieure à 1/40ème, dans un champ visuel réduit. Elle me prive également de la vision des couleurs (achromatopsie). Enfin, la moindre lumière me dérange, tandis qu’un franc soleil brûle ce qui subsiste de ma rétine (photophobie).

Il a bien sûr fallu adapter mon poste de travail et prévenir mes collaborateurs, sans pour autant les culpabiliser ni les engager dans la gestion d’une telle déficience. En comprenant et en acceptant mes limites, je peux les exploiter dans l’exercice de mes fonctions, et éviter de mettre en difficulté l’entreprise que je dirige.

Bien sûr, je suis parfois tenté de baisser les bras. Le handicap n’est pas une charge ponctuelle : il ne se met jamais en sommeil. Il est là et c’est comme ça. Je dois ainsi veiller à ne pas me décourager et à prendre du recul lorsque je me sens en danger. Pourtant, malgré les années (j’ai 54 ans) et l’expérience, il m’arrive encore de ressentir de la honte vis-à-vis de mes collaborateurs et de mes clients.

Quel est l’impact de mon handicap au quotidien ?

Pour être concret, je vais décrire les conséquences de mon handicap dans le déroulement d’une journée de travail typique.

Adapter mon poste de travail

L’embauche d’un travailleur handicapé peut nécessiter l’adaptation de son poste de travail. Cette dernière passe tout d’abord par une rencontre avec le médecin du travail, qui sollicitera par exemple l’aide du SAMETH (Service d’Appui au Maintien dans l’Emploi des Travailleurs Handicapés) afin d’étudier avec le collaborateur concerné, accompagné d’un représentant de la direction de l’entreprise, les moyens à mettre en ouvre pour adapter le poste de travail en fonction du handicap considéré.

Pour moi, il s’agit d’un bloc-notes braille, qui me permet de lire et de produire documents électroniques, présentations et emails. Le prix d’une version moderne d’un tel outil – disposant d’une connecteur Bluetooth, d’un nombre suffisant de cellules brailles et d’une mémoire interne – est de l’ordre de 6.000 €. Quelques entreprises tentent de faire bouger les choses en proposant des innovations technologiques financièrement plus accessibles, comme par exemple, la première tablette braille conçue par la société autrichienne BLITAB et dont le prix de vente ne devrait pas excéder 1.000 €.

Participer à une réunion

C’est ici que les choses difficiles commencent. Où que je me place dans la salle de réunion, il m’est en effet difficile de :

  • Lire la présentation, le document textuel ou les cellules du tableur qu’un vidéo projecteur affiche sur un tableau blanc, ultra réfléchissant et donc aveuglant
  • Écrire une idée ou dessiner un schéma au tableau blanc afin d’illustrer un concept
  • Effectuer une présentation à l’aide d’un support visuel, en étant certain que ce dont je parle correspond bien au slide actuellement affiché
  • Lire des émotions ou des expressions de sentiments sur les visages des participants
  • Lire ou envoyer discrètement un message à l’un de mes collaborateurs éventuellement présents à la réunion

En clair, je me sens isolé du groupe. Je sais que certains signaux, pourtant essentiels, m’échappent. Je dois tout faire pour que cet isolement ne soit pas préjudiciable à la qualité de ma relation avec les autres participants et qu’il ne m’empêche pas d’être efficace dans l’exercice de mes activités de conseil ou d’encadrement.

Mais en même temps, le handicap me force à me mettre en état de veille active, d’être d’hyper attentif. Je dois capter la moindre bribe de phrase et tenter de décrypter ce que je perçois de la kinesthésie de mes hôtes. J’accorde de l’importance à la forme des propos tenus par les participants : prosodie, champ lexical, intonations, etc. Je recherche aussi des signaux non verbaux, des attitudes, des soupirs, des sourires que l’on perçoit aisément dans l’élocution.

Cet état s’avère positif et accroît sensiblement la qualité des relations que j’entretiens avec autrui. J’imagine que mon écoute active peut contribuer à rassurer mes interlocuteurs et agit de manière réciproque sur leur propre attention.

Jusqu’à l’année dernière, ma maladie rétinienne me permettait de donner le change, c’est-à-dire de chercher à cacher le handicap à mes contacts. Je tentais de compenser ce dernier par une attention assidue, en utilisant des techniques de méditation afin de rester concentré, à l’affût du moindre détail pour mieux interpréter la nature des échanges, tandis que, bien souvent, mon interlocuteur se contentait de lire les innombrables planches de sa présentation, en violation de la remarquable règle 10/20/30 établie de longue date par Guy Kawasaki.

La dégénérescence de ma pathologie continue cependant de réduire mon acuité visuelle et il ne m’est plus possible aujourd’hui de “faire semblant”. J’ai adopté plusieurs mesures systématiques pour accroître la qualité de mes interactions avec les autres :

  • J’informe en toute simplicité mes interlocuteurs que je suis déficient visuel. Dans mon métier, le digital, c’est plutôt risqué. Mais j’ai la chance d’avoir dans mon C.V. des expériences significatives qui crédibilisent mon propos et répondent aux interrogations ou à la méfiance de certaines personnes
  • Je préviens mes interlocuteurs qu’il pourra m’arriver de projeter un slide sans rapport avec mon propos et je les remercie de me le signaler le cas échéant
  • Je souris et je me détends, parce qu’en fin de compte, tout ceci n’aura sans doute pas de conséquence sur la qualité de notre relation

L’entreprise que je dirige accompagne des clients dans la conception et le développement d’applications mobiles et de sites web. Mon handicap constitue dans ce domaine d’activités une véritable force : il me rend particulièrement sensible à des éléments clés pour le succès des projets, notamment :

  • L’accessibilité des interfaces proposées aux utilisateurs des applications et des sites web
  • La qualité de l’expérience utilisateur et la pertinence des parcours proposés

En réunion, je me lève souvent afin de me placer à quelques centimètres de l’écran de projection pour glaner des informations qu’il m’est impossible de collecter à distance et qui viennent enrichir les propos des mes interlocuteurs. Je pose des questions afin de “garder le contrôle”. J’interroge par exemple un client sur le choix d’un élément d’interface plutôt que d’un autre. Je tente aussi de reformuler ce que je pense avoir compris, en veillant à utiliser des mots simples. Les réponses que je reçois dépassent toujours le périmètre de mes questions et m’apportent de précieuses informations qu’une personne moins attentive laisserait peut-être passer.

“Mon handicap visuel constitue aussi un véritable avantage dans mes activités professionnelles”

Diriger des équipes

La direction d’équipes est une tâche difficile, que l’on soit handicapé ou non. Prendre en compte les attentes de chacun, être attentif à celles du groupe dans son ensemble et veiller à atteindre un objectif servant la tactique de l’entreprise au quotidien n’est pas de facto à la portée du premier venu. Pour acquérir cette compétence, il faut se former, accepter de se remettre en question, faire preuve d’une réelle bienveillance tout en étant capable de décider et d’assumer d’agir ainsi.

Le handicap ne pose pas de difficulté insurmontable. À dire vrai, de mon point de vue, il constitue plutôt une source intarissable d’énergie positive. Tout d’abord, il me rend sensible à la situation individuelle de chaque collaborateur, quand bien même cette hyper sensibilité résulterait d’une simple identification projective. Je dois prendre garde à ne jamais exploiter le handicap, même malgré moi, qui suscite parfois chez certains individus des élans de commisération ou de compassion. Ces valeurs sont positives mais doivent être contrôlées et contenues dans l’exercice du management, au risque de dénaturer la nature des échanges hiérarchiques.

Déjeuner avec un client

Pour que les choses se passent bien, la règle d’or est simple : veiller à ne jamais mettre l’autre en difficulté. Avec les années et l’habitude, les mal-voyants développent de nouvelles aptitudes. Ainsi, lorsque je déjeune avec un client, je suis très vigilant, quitte à prétendre que je n’ai pas faim, à ne pas mettre ce dernier dans une position inconfortable. La déficience visuelle se traduit nécessairement en gestes imprécis, voire même franchement maladroits. Et puis, au restaurant, impossible de lire un menu ou, pire encore, les gribouillis que l’on trouve fréquemment sur les ardoises des bistrots. Mieux vaut donc prévenir que guérir ! Il m’est fréquemment arrivé de prétexter un besoin urgent au sortir d’une réunion, juste avant d’aller déjeuner avec l’un de mes hôtes, profitant de mon passage aux toilettes pour engouffrer rapidement un pain au chocolat ou un sandwich stocké dans mon cartable à toutes fins utiles. Lorsque je me sens davantage en confiance, je prends le risque d’une maladresse ou, à tout le moins, que mes convives apprécient les conséquences du handicap, faisant fi de la gêne.

Venir au bureau, me déplacer en clientèle

Bien sûr, avec une acuité visuelle aussi réduite, je ne conduis pas. Pour me rendre au bureau, ou pour me déplacer en clientèle, je dispose donc de trois options : la marche à pieds, le taxi, les transports publics. Ces choix peuvent être étudiés du point de vue de leur coût, du niveau de confort qu’ils me procurent, du temps de trajet à prévoir et de la possibilité qui s’offre à moi de profiter de mon temps de parcours pour travailler.

Si la marche à pieds ne me coûte rien, elle prend du temps et n’est pas très pratique, notamment parce que la ville de Bordeaux n’est pas adaptée au déplacement des handicapés moteurs ou visuels. En marchant, je puis passer quelques coups de fil, mais au prix d’une perte d’attention, ce qui augmente le risque de chute ou de faux-pas. À l’opposé, le taxi m’offre un excellent niveau de confort et s’avère idéal pour travailler (y compris sur un ordinateur) mais au prix d’un impact sensible sur mon budget. L’accessibilité des applications de VTC est très insuffisante, sans parler de l’impossibilité pour un mal-voyant d’utiliser la dernière version de l’application Oui SNCF, visiblement conçue sans aucune préoccupation d’adaptation au handicap : il m’est tout simplement impossible de lire le numéro de ma voiture ou celui de ma place à bord du train, à moins d’utiliser les dispositifs inconfortables de zoom local intégrés par exemple à iOS, et donc l’activation n’a rien d’évident.

La bienveillance n’est pas une valeur galvaudée

En définitive, si le choix de renaître parfaitement voyant m’était offert, j’ignore ce que je ferais. Je suis convaincu que ma cécité a fait de moi un individu meilleur, malgré les (ou grâce aux) innombrables difficultés qu’elle a mis sur mon parcours, malgré les railleries dont j’ai souffert dans mon enfance, jusqu’aux bancs de l’Université et fréquemment aussi en entreprise, malgré les situations difficiles qu’elle m’a contraint de vivre et dont je suis toujours sorti grandi. En tant que professeur à l’Université, ou lorsque je suis intervenu pour prendre la parole au cours de conférences ou de colloques, je n’ai jamais souffert du handicap et surtout, je suis toujours parvenu à éviter de mettre mes collègues ou interlocuteurs en situation difficile ou culpabilisante.

Ma bienveillance envers autrui, le fait de n’être pas le héros de ma propre vie et mon ouverture au monde sont assurément des conséquences bénéfiques de mon handicap. Cela ne m’empêche pas, bien entendu, d’avoir des sautes d’humeur et de faire preuve de mauvaise foi, comme tout le monde.

Bientôt, je ne verrai plus la lumière du jour. Cet état n’empêchera pas mon cerveau de fonctionner, même en tant que patron d’une agence digitale. Il ajoutera simplement une difficulté supplémentaire à mon fonctionnement quotidien. Mais en même temps, il me permettra sans doute d’accroître mon ouverture aux autres êtres vivants à mes côtés.

Mesdames et messieurs les recruteurs, je vous en conjure : n’ayez pas peur de confier des responsabilités de haut niveau à des travailleurs handicapés. Pour la plupart, ces individus ont appris à dépasser leurs surdité, cécité ou tout autre incapacité. En veillant à adapter leur poste de travail et en leur donnant une chance de faire leurs preuves, vous permettrez souvent à l’entreprise concernée de bénéficier d’une belle énergie au service de son succès.

admin9501

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